Sorcière ?

Comme un lointain appel, un écho repris en chœur, les sorcières semblent être de retour. Voyez-les qui sortent du bois… Elles prennent même d'assaut le petit écran, les rayons des librairies, et les nouvelles modes vestimentaires.



Cela fait des siècles qu'une partie de la culture "féminine" est littéralement enterrée. Au fil du temps, la nature instinctive féminine s'est vue saccagée, repoussée, envahie de constructions. On l'a malmenée, au même titre que la faune, la flore et les terres sauvages. Blessures ouvertes et cicatrices sont le lot de nombre d'entre nous…

Avec la parution et le succès de Sorcières, la puissance invaincue des femmes (éd. Zones - La Découverte), Mona Chollet a contribué à dépoussiérer leur histoire et la figure de la "Sorcière" d'hier et d'aujourd'hui. "Les femmes qu'on accusait de sorcellerie étaient souvent des guérisseuses capables de soigner, d'accompagner les accouchements (ou les avortements). Elles incarnaient la connaissance médicale et formaient "des membres respectés de la communauté, jusqu'à ce qu'on assimile leurs activités à des agissements diaboliques", écrit-elle. Mais la chasse aux sorcières qui a débuté au XVIe siècle, principalement en Europe, n'a pas concerné que les guérisseuses. "Toute tête féminine qui dépassait pouvait susciter des vocations de chasseur de sorcières", poursuit l'auteure. "Répondre à un voisin, parler haut, avoir un fort caractère ou une sexualité un peu trop libre, être une gêneuse d'une quelconque manière suffisait à vous mettre en danger." La femme qu'on taxait de "sorcière" n'était rien d'autre qu'une femme indépendante, vivant en accord avec la nature, avec ses émotions et son instinct et n'avait que faire des injonctions à être mère, à se marier, à se taire...

On comprend mieux pourquoi, parmi ses multiples déclinaisons contemporaines, la "Sorcière" incarne aujourd'hui des identités nouvelles autour de combats qui font d'elle tour à tour une guérisseuse, une chamane néopaïenne, une magicienne envoûteuse… Mais aussi et surtout une figure du militantisme féministe, une activiste, écologiste, opposée au patriarcat, à la mondialisation financière. Des "witch blocs", groupes militants anarchistes, défilent à présent dans des manifestations anticapitalistes, dénonçant par exemple la criminalisation des travailleurs du sexe, produisant des slogans comme "Ni Dieu, ni mec", "mon utérus est une ZAD" ou encore "bois mes règles"… Un féminisme "divinatoire" s’exprime à travers les œuvres d’une artiste comme Camille Ducellier.

En tant que victime séculaire du monde patriarcal, la sorcière est ainsi devenue un symbole de libération des femmes. Une allégorie brandie par les féministes des années 1970, mais qui revient plus que jamais sur le devant de la scène, entre le besoin de symboles politiques et le développement du marketing ésotérique. Une mise en lumière contemporaine déjà amorcée par la pop culture à la fin des années 1990, à travers le succès de séries comme Charmed ou Sabrina, l’apprentie sorcière. On ne compte plus les marques de cosmétiques qui invoquent la puissance du "rituel" de beauté et du recours aux ingrédients naturels (bave d'escargot et cire d'abeille) ; on ne compte plus les livres de développement personnel qui invitent à vivre en accord avec la lune ou avec l'astrologie.

Selon C. G. Jung, la sorcière est l'antithèse de l'image idéalisée de la femme, c’est-à-dire qu'elle incarne la représentation d'une femme libérée de ce que l'on attend d'elle, de l'injonction à être mère, à se marier, à se conformer à l'image de la "femme idéale".

La figure de la "Sorcière" en tant que femme libre (libre de vivre en accord avec sa nature sauvage, sa voix intérieure, ses pulsions créatrices, son corps et son esprit débarrassés de leurs carcans sociaux) m'a toujours inspirée et guidée. Je vois chez elle un symbole du féminin parvenu à se défaire de ses représentations habituelles, pour explorer d'autres chemins, détournés, parfois obscurs, qui seraient invisibles sans une conscience intuitive aiguisée. Une conscience ou un savoir venus de loin, de "mondes invisibles" (à défaut d'aventures érotiques avec le diable), auquel celui ou celle qui aiguise son instinct féminin peut accéder et y puiser d'autres manières de penser et d'agir dans le monde à travers son pouvoir créateur, au sens large. Je vois la magie comme n'étant rien d'autre que l'acte intentionnel de créer, de tisser à partir d'une intention ritualisée. Que cette intention soit bienveillante ou non, qu'elle implique la naissance de quelque chose de nouveau, d'un espoir à réaliser, d'une œuvre d'art, d'une guérison ou d'une œuvre, le "rituel magique" n'est que la ritualisation de cette intention pour lui donner du pouvoir. Jeter un sort, c'est exprimer une intention, et activer la fameuse loi de l'attraction. Prêter des propriétés bénéfiques et bénéfiques à une recette préparée en conscience, c'est la charger de son intention, et donc de son pouvoir.

Au-delà d'être devenu un symbole de luttes féministes, d'émancipation ou un simple phénomène marketing, le retour de la "Sorcière" est aussi, et surtout il me semble à un niveau plus profond, l'illustration et l'expression d'un besoin nouveau de renouer avec une part de soi enfouie depuis trop longtemps. Une part relevant de l'archétype féminin (au-delà du genre), que l'on a trop fait taire et qui tente de trouver un nouveau souffle (à travers tout ce bruit médiatique, dont certains font leur beurre, il faut le dire). Nous relier à la nature et à ses cycles, et dans le même temps, à notre nature instinctuelle et créatrice, nos émotions enfouies, notre force et notre pouvoir. Dans cette rubrique, je souhaite partager ce qui peut "faire magie" dans nos vies, à travers des suggestions de lectures, des réflexions et d'humbles conseils pratiques pour se relier à cette nature instinctuelle sauvage et libre.

"Seul le cœur, lorsqu'il est donné,

seul ce grand tambour,

ce grand instrument de la nature sauvage

peut créer."

Clara Pinkola Estés