Des traces sur le corps ? De la place des marques consenties ou accidentelles dans une relation BDSM

Lorsque je me promène sur Internet, je vois beaucoup de photos de corps arborant avec fierté les marques du passage de la cravache, du martinet, du fouet ou de toutes sortes d'objets. Une foule de culs tendus, rougis et zébrés par la morsure du cuir ou du bois, exposés tels des trophées, ou comme l'irréfutable preuve de leur exemplaire soumission. Il y a les marques inévitables à certaines pratiques, les délibérées, les accidentelles, les temporaires et les définitives. Est-ce un ingrédient érotique ? Si oui, pour lequel des partenaires ?

Et voilà que j'ai eu envie de me pencher sur la question. Pourquoi ce besoin d'exhiber les marques des coups reçus ? Que signifient-elles pour celle ou celui qui les porte et désire les montrer ? Comment je vis, moi-même, ce corps marqué ?

S et moi pratiquons beaucoup de " Jeux d'impact", pratique sexuelle au cours de laquelle une personne est frappée par une autre pour la gratification sexuelle de l'une ou des deux parties. La fessée ou la flagellation en font partie, la différence réside dans l'outil choisi pour produire l'impact... Pour certains, l'enjeu premier est de provoquer des ecchymoses profondes... Ces jeux ont une place importante dans la relation que j'ai avec S, qui maitrise parfaitement leurs usages et sait comment me faire crier de douleur et de plaisir. Il peut choisir, à chaque instant, de me faire ou pas des marques... La morsure du cuir est celle que je préfère, avec une nette préférence pour celle de la cravache et de la ceinture qu'il porte chaque jour autour des hanches.


Elle fait figure d'électrochoc, d'une danse, d'un éclair fendant mon corps et de signal d'abandon. Une seconde qui n'en est plus vraiment une, où tout de ce que je suis disparait pour laisser place à l'instant présent. Je disparais, et en même temps je me révèle : tous mes sens entrent en éveil et mon corps gagne en puissance, en force. Je le vois se dresser face à la promesse du fouet et se tendre, se révolter, danser, je le vois prendre vie et exalter comme un feu sans cesse attisé.

Les marques qui viennent ensuite sont les empreintes de cet abandon, la douleur se fait écho, et fait désormais partie de moi. J'aime, après le supplice, prendre un bain et les masser, les aimer même.



Cela dit, je considère que quelque-soit la pratique engagée, le fait de marquer le corps de l'autre n'est jamais un acte anodin. Une altération du corps, même temporaire, n'est pas rien : il est important d'y réfléchir, seul et avec son partenaire. Elle devrait toujours relever d'un choix, d'un consentement explicite de la part de celui qui la portera, et ce même dans le cas des marques "inévitables à certaines pratiques" qui peuvent être considérées comme "dommage collatéral", que la personne soumise se doit d'accepter et d'assumer à partir du moment où elle s'en remet aux mains d'un partenaire.

Non, avoir des bleus partout sur le corps ne va pas "de soi", ne fait pas forcément "partie du jeu". Cette pratique, à l'instar de toutes les autres, engage à la fois la responsabilité de la personne soumise et de la personne dominante, et mérite d'être l'objet de réflexion et de discussion pour être pleinement assumée. Car qu'en est -il des marques que l'on porte les jours suivants sur son lieu de travail ? En compagnie de sa famille ? Tous ces moments de vie quotidienne où nous n'incarnons pas cette partie de nous-même ? Quelle est la place de cette "soumise en moi" dans la vie de tous les jours ? Quelle est la frontière entre "mon corps qui m'appartient pleinement fondamentalement" et "cette part de moi qui se soumet et remet sont corps entre les mains d'un autre, à certains moments" ?


Loin de moi l'idée d'apporter ici une réponse à ces réflexions, chacune et chacun est entièrement libre de faire ce qu'il souhaite de son corps, loin (bien loin) de tout jugement moral. Par ailleurs, la question des marques dans une relation BDSM est plus que vaste, et non figée : elle se pose et se repose à chaque tournant, elle évolue, et dépend des contextes, des personnes et des situations. Certains jours, j'érotise une marque laissée par S, cette douleur (et douceur) intime me rappelle à lui, me relie à cet instant magique vécu. D'autres jours, si je suis en présence de ma famille, cette douleur me dérange. Autre exemple, j'ai sur le dos une ancienne marque, une cicatrice profonde, laissée par un de mes anciens amants, que je trouve laide et dont je ne pourrai jamais me débarrasser.


Pour conclure : quelques éléments de réflexion sur ce que peut signifier une marque (consensuelle) :

Une permission, une offrande, un choix

Un souvenir, un écho, celle d'un moment fort vécu dans la "bulle-à-deux" et un moment privilégié d'offrande et d'abandon à l'autre

Un secret, qui n'appartient qu'à nous, et qui donne un sourire rêveur et mystérieux à qui la porte

Celle qui donne un sourire complice et possessif à qui l'a donnée

Celle qui me dérange lorsque je me rend chez le médecin, ou que je rends visite à ma famille

Celle qui devient une présence sur soi, une présence de l'autre, qui semble "faire partie" de nous et jamais ne nous quitte (Et nous rassure ?)

Celle qui me gêne dans un moment ou je ne suis pas dans mon rôle de soumise

Celle qui me prouve que j'ai été plus loin que ce dont je me pensais capable, que je porte avec une sorte de fierté

Celle qu'on regrette des années plus tard, quand l'autre nous a blessé.e et ne fait plus partie de notre vie, qui nous empêche de nous en libérer car nous le portons sur soi…


que rajouteriez-vous à cette liste ? Que signifie pour vous le fait d'être marqué.e ?